En juillet 2023, le directeur de la CIA et la directrice du renseignement national américain réunissaient en secret les PDG d'Apple, Nvidia, AMD et Qualcomm pour leur délivrer un message sans ambiguïté : Pékin se donne les moyens militaires d'attaquer Taïwan d'ici 2027. Tim Cook aurait confié ne dormir que d'un œil. Pourtant, selon une enquête du New York Times publiée le 24 février 2026, aucune de ces entreprises n'a substantiellement modifié sa dépendance aux puces taïwanaises. Le fossé entre la prise de conscience et l'action concrète révèle une industrie technologique incapable de raisonner au-delà du prochain trimestre comptable — au risque de précipiter une catastrophe économique mondiale. Il faut noter que, récemment, l'administration Trump a fait pression sur Taïwan pour qu'elle transfère rapidement 50 % de sa production de puces électroniques aux États-Unis si elle souhaite bénéficier d'une protection garantie. Proposition que Taïwan a vite fait de rejeter : la vice-Première ministre a déclaré que jamais de telles conditions ne serait acceptées.
L'image est saisissante : William J. Burns, patron de la CIA, et Avril Haines, directrice du renseignement national, face à Jensen Huang (Nvidia), Tim Cook (Apple), Lisa Su (AMD) et Cristiano Amon (Qualcomm), partageant des évaluations classifiées sur les intentions militaires de Pékin. Ce type de briefing d'urgence, réservé habituellement aux membres du Congrès ou aux généraux quatre étoiles, témoigne du degré d'inquiétude que Washington nourrissait — et nourrit toujours — face à la vulnérabilité structurelle de l'économie américaine.
Le message délivré n'était pas une hypothèse de travail abstraite. Les renseignements américains estimaient que la Chine pourrait être en capacité d'agir militairement sur Taïwan dès 2027, horizon correspondant au centenaire de la fondation de l'Armée populaire de libération. Cette date avait déjà circulé dans les milieux de défense depuis au moins 2021, lorsque l'amiral Phil Davidson, chef du Commandement Indo-Pacifique américain, l'avait évoquée devant le Sénat. Ce qui était nouveau en juillet 2023, c'est qu'on la portait directement, avec des données classifiées à l'appui, dans les oreilles des hommes qui contrôlent les chaînes d'approvisionnement mondiales en puces électroniques.
La réaction de Tim Cook — promettre qu'il dort désormais « avec un œil ouvert » — résume à elle seule le paradoxe de cet épisode. Une formule vive, une inquiétude réelle peut-être, mais aucune commande significative de puces fabriquées sur le sol américain dans les mois qui ont suivi.
Le « bouclier de silicium » : une protection à double tranchant
Pour comprendre pourquoi Taïwan concentre autant de tensions géopolitiques, il faut saisir l'ampleur de sa domination dans la fabrication de semiconducteurs avancés. TSMC détient à elle seule 92 % de la part du marché mondial des puces de dernière génération. C'est sur cette île grande comme la Bretagne que sont fabriqués les processeurs des iPhone, les GPU de Nvidia utilisés pour entraîner les modèles d'IA les plus puissants, et les puces d'AMD. Cette concentration géographique unique au monde est parfois appelée le « bouclier de silicium » de Taïwan : l'idée que Pékin hésiterait à attaquer une île dont la destruction ou la mise hors service paralyserait immédiatement l'économie mondiale, et donc l'économie chinoise elle-même.
Mais ce bouclier a ses limites. Un scénario d'invasion pourrait conduire TSMC à interrompre sa production à distance, coupant l'accès aux puces vitales — ce qui nuirait également à la Chine. Pékin en est conscient. Ce qui explique que les analystes militaires estiment de plus en plus probable un scénario de quarantaine ou de blocus naval plutôt qu'une invasion directe. Les chercheurs ont identifié la quarantaine maritime et aérienne comme l'action que la Chine est la plus susceptible de mener avant 2027, car elle offre des coûts de mobilisation faibles et des rendements élevés en termes de perturbation à court terme. Et dans ce scénario, les chaînes d'approvisionnement mondiales seraient tout aussi gravement touchées.
La dominance de Taïwan repose non seulement sur les infrastructures opérationnelles de TSMC, mais sur les réseaux denses d'ingénieurs et de gestionnaires qui les font fonctionner. Leur savoir tacite — en grande partie non documenté et construit sur des décennies d'expérience collective — ne peut pas être facilement reproduit. Autrement dit, même si l'on construisait une réplique exacte d'une fab TSMC en Arizona ou en Allemagne, le capital humain manquerait cruellement.
Le CHIPS Act : un pari ambitieux, une exécution décevante
Face à cette vulnérabilité, l'administration Biden avait lancé en 2022 le CHIPS and Science Act, dotant le Département du Commerce de 50 milliards de dollars de subventions pour relocaliser la production de semiconducteurs sur le territoire américain. Gina Raimondo, secrétaire au Commerce, affichait l'ambition que les États-Unis produisent 20 % des semiconducteurs avancés mondiaux d'ici 2030.
Les fondeurs ont répondu présent : TSMC s'est engagée sur plus de 65 milliards de dollars investis en Arizona (portés ensuite à 165 milliards), Intel a annoncé une expansion massive en Ohio et en Arizona, Samsung a promis deux usines au Texas. Le problème ? Ces usines ont besoin de clients — des entreprises technologiques prêtes à s'engager sur des volumes de puces fabriquées aux États-Unis, plus chères de 25 % ou plus que celles produites à Taïwan.
Les entreprises technologiques n'ont pas passé de commandes suffisantes pour permettre à Intel et Samsung d'honorer leurs contrats dans le cadre du CHIPS Act, qui exigeait...
La fin de cet article est réservée aux abonnés. Soutenez le Club Developpez.com en prenant un abonnement pour que nous puissions continuer à vous proposer des publications.